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Le comité qui discute tout le temps dans nos têtes

Le comité qui discute tout le temps dans nos têtes

A committee is a group that keeps minutes and loses hours.
— Milton Berle
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On le sait tous, c'est parfois un peu le bazar dans nos têtes, avec beaucoup d'idées qui s'entrechoquent. Essayons d'y voir un peu plus clair avec ce post. 

Une scène familière ?

Céline: "Guillaume, d'habitude toujours à l'heure, est arrivé ostensiblement 15 minutes en retard à ma réunion de mardi. Je suis sûre qu'il me fait la tête parce que je n'ai pas retenu l'agence qu'il souhaitait pour le projet Schproutz. Bon sang que ça m'agace les gens qui envoient leurs messages en douce comme ça ! C'est totalement non professionnel, il n'a pas à faire ça, ma décision était justifiée." 

Honnêtement, qui d'entre nous peut se targuer de n'avoir jamais tenu en son for intérieur ce type de discours ? (moi pas, en tout cas...) 

Mine de rien, ces quelques phrases contiennent un millefeuille serré d'éléments de discours très différents, un peu comme si un comité composé de personnages différents discutaient en permanence dans notre tête pour former notre pensée. 

Comme il m'arrive très souvent de préciser ce point avec des clients lors de coaching, j'ai décidé d'y consacrer le post d'aujourd'hui.

Les membres du comité

On peut diviser le petit fragment de discours intérieur ci-dessus en quatre grands types de contenus: 

Un fait — "Guillaume, d'habitude toujours à l'heure, est arrivé 15 minutes en retard à ma réunion de mardi."

Trois  hypothèses — "ostensiblement" + "Je suis sûre qu'il me fait la gueule" + "parce que je n'ai pas retenu l'agence qu'il souhaitait pour le projet Schproutz"

Deux émotions — "ça m'agace les gens qui envoient leurs messages en douce comme ça" + "ma décision était justifiée"

Deux jugements — "C'est totalement non professionnel" + "il n'a pas à faire ça"

... soit un contenu différent tous les huit mots en moyenne. Pas mal, non ?

Pour mieux expliquer ce qui se joue, je vais personnifier chacun de ces différents aspects du discours. Dans le comité réuni en permanence dans notre tête siègent donc les quatre personnages suivants. 

Un observateur dont le rôle est d'explorer en permanence l'environnement à la recherche de faits. Quand les faits manquent, c'est le devin qui prend le relai afin de formuler ses hypothèses. Nous avons aussi tendance à "lire" le monde en termes de positif/négatif, bien/mal, désirable/indésirable, etc. et ces jugements sont naturellement portés par le jugeEnfin, en tant qu'êtres humains nous éprouvons des émotions, dont j'appellerai ici faute de mieux le porte-parole notre être sensible.

Faisons un peu plus connaissance avec chacun de ces quatre personnages...

L'observateur, l'homme du consensus

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On peut beaucoup philosopher sur la nature exacte d'un fait, mais en pratique j'aime bien la définition suivante: "quelque chose sur quoi tout le monde tombe très facilement d'accord". Autrement dit, quelque chose qui fait consensus. 

Cette notion de consensus doit nous empêcher de tomber dans l'excès qui nous ferait penser que les faits sont absolus (que les ingénieurs dans la salle lèvent la main !) S'il y a un large consensus sur le fait qu'on a marché sur la lune en 1968, il y a aussi quelques personnes qui pensent qu'il s'agit en fait d'un vaste complot. Et quelques personnes pourraient également pinailler sur le fait de savoir si Guillaume est, ou non, "toujours" à l'heure. 

Cette définition permet aussi de faire migrer dans la catégorie des faits des éléments issus d'une autre catégorie. Si Céline exprime à Guillaume le fait qu'elle est agacée, et que Guillaume reconnaît cet agacement, l'agacement de Céline — qui n'était qu'au départ qu'un de ses ressentis — devient un fait car "Céline est agacée" fait consensus entre elle-même et Guillaume. 

Le devin, l'expert en exploration de l'inconnu

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Deux domaines en particulier échappent par essence à l'observateur : le futur, inobservable car pas encore réalisé, et ce que pensent les autres, inobservable en raison de la lenteur incroyable des progrès de la science télépathique. A ces deux-là il faut ajouter un troisième, qui est le domaine des choses qui seraient à la portée de l'observateur si ce dernier faisait un effort, effort qu'il n'est pas toujours disposé à faire. 

Pour explorer ces domaines-là, on fait appel au devin. Lui imagine "ce qui a dû se passer", sait "pourquoi Isabelle préfère travailler avec Igor" et connait "le mur qu'on va se prendre si on continue comme ça". Pour être franc, le devin, il se la pète un peu, comme on dit, et au fond de nous on sait bien qu'il fonctionne au doigt mouillé et se trompe régulièrement. Mais on l'aime bien quand même et on lui garde notre confiance malgré l'expérience parce qu'il nous protège de quelque chose qu'on n'aime pas beaucoup: le doute et l'incertitude. 

Un rien fait le bonheur du devin, et il peut se loger confortablement dans un seul petit mot, comme l' "ostensiblement" de Cécile, par exemple, inséré innocemment au beau milieu du fait "15' de retard". Guillaume a en effet 15' de retard, et il est possible que ce retard soit un message de bouderie, comme il est tout à fait possible que le grand patron l'ai accosté dans un couloir pour lui parler d'une affairurgente (car la plupart des grands patrons ignorent que cette expression est composée en réalité deux mots distincts). 

Le juge, le spécialiste du bien et du mal

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Le juge est en général placé dans le comité toujours à côté du devin, car ces deux-là s'entendent bien. Souvent, lorsqu'il croit deviner les motivations des autres, par exemple, le devin les transmet immédiatement au juge, qui a pour mission de décider si elles sont "bonnes" ou "mauvaises". 

Ce qui rapproche aussi le devin et le juge, c'est leur mission commune au service de notre tranquillité d'esprit. Si le devin nous évite d'être tourmentés par l'incertitude, le juge quant à lui nous évite d'avoir à affronter un autre type d'inconfort : l'ambigüité. 

Une chose qui vient de nous arriver n'est bien souvent en soi ni complètement bonne ni absolument mauvaise. Ou plus exactement, c'est un mélange des deux. Des choses désagréables sur le moment peuvent se révéler bénéfiques à plus long terme, et réciproquement. En faisant appel au juge pour les colorer tout de suite en noir ou en blanc avec une peinture indélébile, nous apaisons nos doutes et essayons de ne pas voir que l'évolution de la situation dépend en partie de nous, il est vrai au prix d'un probable effort. Ce faisant, nous pouvons amputer l'avenir d'une partie de son potentiel.  

L'être sensible,  l'explorateur du monde intérieur

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Dans le monde en général, mais dans le monde professionnel tout particulièrement, on aime bien faire abstraction autant que faire se peut de nos émotions : dans la cour de récré, les garçons ne pleurent pas, et dans les comités de directions, les décisions se prennent sur des critères rationnels, c'est bien connu.

Gratitude, colère, culpabilité, sentiment d'être dans son bon droit, mépris, honte, indignation, approbation, tristesse, fierté, admiration, allégresse : je suis quasiment sûr que nous comprenons tous  parfaitement la signification de chacun de ces mots. Nous les comprenons non pas parce qu'ils sont faciles à définir par des phrases —ils ne le sont pas— mais parce que nous les avons tous et toutes éprouvés intimement un jour ou l'autre, et que c'est peut-être cela qui nous définit le plus fondamentalement en tant qu'êtres humains à une époque où de plus en plus de machines énervantes se mettent à nous battre aux jeux de société. 

L'être sensible est donc un membre important du comité, dont la place varie en fonction de ce qu'il éprouve : faisant taire tout le monde lorsqu'il éclate de colère, ou au contraire laissant les trois autres s'exprimer en cacophonie dans ses moments de doute, de tristesse voire de désespoir. 

Quand le comité fonctionne mal

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Le devin, l'être sensible, le juge et l'observateur siègent en permanence dans la war room installée au sommet de notre crâne, et font face ensemble aux différentes circonstances que la vie nous présente. 

Chacun d'entre eux joue un rôle essentiel et complémentaire des autres :

  • Le juge nous fournit une boussole éthique qui nous permet de prendre des décisions en accord avec nos valeurs, et ce que nous voulons être ;
  • L'être sensible nous fait nous sentir vivants en tant qu'humain, et c'est grâce à lui que nous établissons nos liens les plus forts avec nos semblables ; 
  • Le devin est indispensable pour anticiper l'avenir et choisir des options en face de situations remplies d'incertitudes ; 
  • L'observateur enfin est la composante de nous-même qui nous permet d'asseoir nos stratégies sur une appréciation fiable de la réalité. 

Cependant, comme dans tout comité, il arrive que les différents membres prennent tous la parole en même temps et dans le désordre, ce qui a pour effet comme dans l'exemple de Céline plus haut, qu'ils nous disent tous beaucoup de choses en très peu de temps. 

Et c'est précisément de là que vient le problème lorsque le comité fonctionne mal: très rapidement, on ne sait plus qui s'exprime pour dire quoi et on confond les interlocuteurs

En d'autres termes, le dialogue qui a lieu dans notre lobe préfrontal est le suivant: 

OBSERVATEUR: Guillaume est 15' en retard. La semaine dernière il était à l'heure. Guillaume a proposé l'agence "Alpha" pour le projet Schproutz la semaine dernière. J'ai retenu au final le cabinet "Omega". 
DEVIN: Guillaume a peut-être mal vécu que l'on ne retienne pas sa proposition de travailler avec Alpha. Il est possible que son retard soit volontaire. Il se pourrait que son but soit d'envoyer un message par ce moyen. Il n'est pas inenvisageable que ce message soit l'expression de sa frustration sur le choix du cabinet. 
JUGE: C'est bien d'être à l'heure. C'est mal de bouder. Envoyer des messages de manière détournée n'est pas professionnel. 
ETRE SENSIBLE: Je crois que j'ai pris la bonne décision concernant le cabinet. Ce que je perçois de l'attitude de Guillaume m'agace. 

Mais en réalité ce que nous percevons de ce dialogue intérieur est le gloubi-boulga présenté au début de ce post, dans lequel toutes ces phrases sont mélangées et où très rapidement nous ne savons plus qui parle, et par conséquent quelle est la nature de ce qui est dit : fait, hypothèse, jugement ou émotion ?

Un comité qui fonctionne mal, c'est donc une équipe qui délivre une histoire certes crédible, mais qui devient bien trop rapidement l'Histoire, et donc la seule réalité à nos yeux.

Ceci permettra à Guillaume de conclure tout aussi catégoriquement que Céline n'a pas à s'irriter parce qu'il est retard, il ne pouvait quand même pas envoyer promener le patron, c'est vraiment ridicule d'être aussi à cheval sur des sujets aussi protocolaires, alors qu'il a le sentiment d'avoir vraiment joué l'équipe en se ralliant à son choix pour le cabinet du projet Schproutz la semaine dernière...

Trois idées pour réparer le comité

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Pour que le comité fonctionne mieux, la solution ne consiste pas à en réduire le nombre de membres, et moins encore à les réduire au silence, mais bien plutôt à l'organiser afin qu'il fonctionne mieux. Trois pistes pour cela:  

  • Faire que chacun joue son rôle
  • Ne pas confondre les rôles
  • Questionner le comité

Faire que chacun joue son rôle

Comme indiqué plus haut, la connaissance des faits, l'émission d'hypothèses, la formation de jugements et la reconnaissance de nos émotions sont quatre composantes essentielles de la formation de notre pensée. 

Encore faut-il que nos quatre collaborateurs mentaux aient pu, chacun dans sa spécialité, s'exprimer complètement. 

Le devin et le juge étant des personnalités plutôt extraverties, on n'est en général pas en manque de ce côté-là : face à une situation donnée, les explications et les jugements ne nous font en général pas défaut. 

En revanche, il arrive que l'observateur soit un peu fainéant, et l'être sensible un peu mutique. 

Obtenir des faits sur une situation donnée est très utile, mais cela a un coût: il faut trouver des sources, les vérifier, les recouper, par exemple. En comparaison, faire des hypothèses ou porter des jugements ne coûte quasiment rien, et donc la tentation est grande de passer directement à cette étape, si rassurante, en oubliant parfois de nous demander sur quoi nous fondons ces hypothèses et ces jugements. Donc prendre la peine de faire l'inventaire des faits à notre disposition et évaluer leur degré de certitude, voire se mette en action pour les compléter, est toujours une bonne idée, et cet effort a très souvent un bon retour sur investissement.

Du côté des émotions, le problème n'est pas que nous les ressentons pas  —par définition c'est impossible— mais plutôt que nous ne les nommons pas, ou pas assez finement. Par exemple, nous  pouvons éprouver un manque de respect à notre égard, mais aussi nous sentir humiliés. Ces deux émotions peuvent paraître proches, mais elles sont différentes : la première concerne davantage notre image publique, et la seconde plutôt notre propre regard sur nous-même. Par conséquent, demander à notre être sensible de nommer les émotions que nous éprouvons, et ce faisant les analyser finement,  peut nous permettre de mieux comprendre l'enjeu réel d'une situation donnée, et par suite nous aider à définir une réponse appropriée. 

Ne pas confondre les rôles

Faits, hypothèses, jugements, émotions: chacun de ces quatre concepts est différent en nature des trois autres, et possède des caractéristiques et des usages propres. Il est important de les connaître, afin de ne pas être dans des situations de contre-emploi: le devin est un piètre observateur, et on n'attend en général pas d'un juge des sentences basées sur l'émotion. 

Le problème, c'est qu'à force de se répéter mentalement ce qui n'est au départ qu'une hypothèse, par exemple, elle peut insensiblement acquérir à nos yeux un statut de fait... ce qui peut nous mettre en position délicate si plus tard l'hypothèse-devenue-fait se voit contredire par d'autres faits nouvellement apparus. 

En réalité, nous passons notre temps à confondre:

  • jugement et faits
    • "Je ne devrais pas accepter cette situation" ➜ "cette situation est inacceptable"
  • émotion et jugement
    • "ce que tu dis me blesse" ➜ "tu n'as pas le droit de dire ça"
  • hypothèse et fait
    • "ma dernière prestation devant le client l'a peut-être déçue" ➜ "je suis nulle devant le client"
  • fait et hypothèse
    • "il a remis son rapport en retard sur ses deux derniers stages" ➜ "il ne rendra jamais un rapport de stage dans les temps"

(Notons d'ailleurs dans ce dernier exemple l'apparition d'un quantificateur absolu,  jamais, qui, comme toujours, tout le temps, tout le monde, personne etc. est le signe d'une généralisation et donc très souvent —j'allais écrire 'toujours', tant la tentation est forte !—  d'une distorsion de notre jugement.)

Il est donc important de s'entraîner à bien savoir identifier la nature des différentes idées qui nous traversent afin de toujours savoir qui, du juge, de l'observateur, de l'être sensible ou du devin, est en train de parler. 

Questionner le comité

Enfin, une fois que l'on sait qui parle, on peut aller encore plus loin pour affermir notre pensée. Pour cela, puisqu'on a un expert en face de nous, pourquoi ne pas aller au-delà de la simple écoute et commencer à lui poser des questions, à le challenger ? Chacun d'entre eux peut être interrogé avec profit : 

Dis-moi, OBSERVATEUR, ce que tu tiens ici pour un fait en-est-il bien un ? Quelle sont les éléments qui pourraient faire que tout le monde tomberait d'accord avec nous là-dessus sans difficulté ? Est-ce que nous ne sommes pas en train de généraliser sans nous en rendre compte ?

Et toi, DEVIN, tu fais telle hypothèse sur la situation. Serais-tu capable d'en imaginer deux autres ? Quels sont les éléments dont tu disposes qui rendent la première plus plausible que ces deux-là ? Pourrais-je imaginer un mélange de ces différentes hypothèses à l'œuvre ici plutôt qu'une seule d'entre elle ? 

Ce jugement en bien ou en mal que tu portes sur la situation, mon fidèle JUGE, en quoi es-tu capable d'en établir les attendus comme un alignement ou une opposition à mes valeurs fondamentales ? Comment peux-tu le mettre en perspective avec un prisme différent et complémentaire, non plus porté par mon éthique personnelle, mais par un critère d'utilité (pour moi / pour l'autre, pour maintenant / pour plus tard) ? 

Et enfin, cher ETRE SENSIBLE, quel est exactement le nom de cette émotion que tu ressens ? Dis-moi, qu'est-ce qui explique sa naissance ou son amplification dans ce qui a été dit ou fait ? En quoi satisfait-elle, ou pas, un de mes besoins fondamentaux ? Lequel ? 

Conclusion: une scène moins familière ?

Céline: "Guillaume est arrivé en retard de 15 minutes à ma réunion de mardi, alors que je crois que ça ne lui était pas arrivé depuis la fois où il avait eu son problème de voiture. Il est possible que ce soit à cause du choix de l'agence pour le projet Schproutz de la semaine dernière, où je n'ai pas suivi son avis. Ça m'ennuie, non pas à cause du choix de l'agence, que j'assume complètement, mais parce que je souhaite que les différends soient exprimés clairement au sein de l'équipe lorsqu'ils existent, et qu'une fois les décisions prises, chacun s'aligne sans traîner des états d'âme à l'infini. 

Je vais le voir en tête-à-tête dès aujourd'hui afin de lui exprimer mon hypothèse pour tirer cela au clair avec lui. Si j'ai raison, ça lui permettra peut-être de vider le reste de son sac sur ce sujet, ce qui va dans le bon sens pour le projet. Et si j'ai tort, je saurai quelle voiture ne pas acheter..."

Voilà comment le comité interne de Céline peut, en investissant quelques minutes, économiser quelques heures. Milton Berne sera content.  

[Les icônes illustrant ce post proviennent de the noun project]

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